23
octo

L'énigme de l'astringent

MADAME

MONSIEUR

Mme rêve d’explorer le monde par les goûts. Par le biais de ce petit bouquin (80 pages), elle a plongé dans l’énigme d’un univers méconnu, celui de l’astringence selon les Japonais. Des êtres raffinés, s’il en est. Qui trouvent des dizaines de significations à l’astringent.

Pour elle, non seulement le mot est difficile à décrire (son fils dira, en mordillant la peau d’une châtaigne : "ça fait me fait sursauter la langue") de plus, il n’est pas aisé d’identifier la sensation d’astringence. Prenez un kaki pas trop mûr (pas ridé) : "Vous mordez dedans, vous voilà paralysé quelques secondes, comme électrocuté… Tous ceux qui en font l’expérience vous le diront : la violence de cette sensation excède l’effet d’un piment fort…" (p 45). Car l’astringence n’est pas un goût à proprement parler mais une sensation dans le corps entier. On apprendra dans cet essai qu’il est aussi une sorte de code esthético-philosophique.

Il arrive que l’on confonde les goûts périphériques proches de l’astringence, l’amer et l’âpre. Pour mémoire, Ryoko Sekiguchi classe schématiquement :

Astringent : thé, vin, kaki, grenades, sauge, coings, glands, haricots rouges (goût du tanin).
Âpre : oseille, rhubarbe, betterave, blette, roquette (goût de l’acide oxalique).

Et ainsi de suite pour l’amer, sans oublier quelques mots sur l’umami, ce goût "savoureux" qui n’existe pas en Occident.

En relisant L’Astringent, Mme a mémorisé ceci :
"Le kaki communique la douceur d’une femme qui a eu la vie dure. Pas la gentillesse de qui n’a connu que le bonheur, mais celle d’un être qui aurait traversé l’amertume de l’existence". Magique non ?

Et encore : "L’astringent, c’est une virgule dans le repas."

M. aime sa langue. Littéralement. Ses réactions, ses sensations, la palette d'émotions qu'elle peut lui procurer.

M. aime sa langue. Linguistiquement. Sa musicalité, ses double-sens, son vocabulaire.

Le petit essai L'astringent joue sur les deux regitres, dans deux univers linguisticolinguaux opposés : La France et le Japon. M. adore !

Ryoko Sekiguchi, l'auteur, traducteur de son état, utilise le contraste qui existe entre l'importance de l'astringence au Japon et sa rareté en France comme point de départ à une longue dissertation sur un art de vivre japonais insoupçonné pour le francophone.

Un livre qui met les sens et l'esprit en émois, une belle curiosité.

***

ASTRINGENT 1. Adj. Med. Qui exerce sur les tissus vivants un resserrement, une sorte de crispation plus ou moins sensible. Remède astringent. Astrictif (vieux), hémostatique, styptique. Par extension (en parlant du goût, de l'odeur, d'une plante, d'une substance), saveur âpre et astringente. Acerbe, âpre, austère. Âpreté. Par métaphore, Fig. une parole astringente : «Tout petits baisers astringents» (Verlaine).

2. Nom. Un astringent. Substance qui a pour propriété de resserrer les tissus. Les répercussifs sont en général des astringents. Principaux astringents : alun, bistrote, butée, cachou. 1537 : astringent, du latin, astringens, participe présent de astringere, «resserrer», de ad et stringere «serrer». «Puis, dudit jour, une potion anodine et astringente, pour faire reposer Monsieur, trente sols», Molière, Le Malade imaginaire, I, 1.

L’Astringent de Ryoko Sekiguchi, éditions Argol, 2012, 80 pages,12,50 €.

Voir aussi L'astringent, plus qu'un goût, un univers.




 

17
octo

Comme un bête roman

MADAME

MONSIEUR

Mme s’interroge. Pourquoi a-t-elle acheté ce roman ?  Pour le titre ? Pour la gueule de garçon manqué de l’auteure ? À cause des critiques élogieuses, voire encensantes ? Pour plonger dans le nerf du sujet : la viande ?

Mme a voulu abandonner la lecture dès la page 37. Après la scène de sexe, vite emballée, l’histoire tourne en rond. Les étapes de l’apprentissage du jeune boucher n’en finissent pas, de description techniques en pléthore de séquences-émotion (on ne saura jamais pourquoi Pim pleure sans cesse et on s’en fiche).

Dans la troisième partie, l'encyclopédie se mue soudain en fable; le protagoniste va (sic) “porter l’art de la boucherie à son achèvement, il sait comment, il sait ce qui lui manquait, c’est l’heure du bouquet final, c’est l’heure du coup d’éclat et de la vérité révélée” (p 153). En matière de sensualité viandesque, mieux vaut relire les métamorphoses de l’héroïne de “Truismes”.

Un bon manuel pour parfaire son vocabulaire de boucherie. Un mauvais roman assurément. Lisez plutôt le fabuleux “Chaud brûlant ” de Bill Bufford.

M. avait entendu Mme. parler d'un livre, un roman, sur un boucher. Il trainait un dimanche sur le canapé, M. s'est entiché de venir à bout de ses 160 pages : Comme une bête de Joy Sorman, chez Gallimard.

Quelle bêtise, il aurait dû aller faire du vélo !

Mais il faut dire qu'il y a une fascination à voir un roman NRF (comme la plupart des labels celui-ci ne veut plus rien dire depuis longtemps) barré d'un portrait photographique de son auteure, débiter sur 160 pages des évidences sur la viande, le carnivorisme au prétexte de narrer les aventures d'un boucher obsessionnel prénommé Pim. Quelle vacuité.

3 parties à l'histoire, l'adolescence et la formation, l'obsession et la réussite professionnelle, le passage à l'acte. Chacune progressivement moins dense et inspirée que la précédente. Le tout avec un style architecturé autour du verbe être et les longues énumérations. On sent que la dame a bien bachoté le dictionnaire de la viande. La docu malheureusement ne fait pas un bon roman.

Il y a bien des tentatives de faire naître le merveilleux, voire d'en appeler au fantastique, mais le personnage principal n'ayant aucune consistance, aucun corps, les seconds rôles étant inexistants et les animaux finissant trop vite sur le billot, toutes ces ficelles n'arrivent pas à faire tenir le gigot.

Les anecdotes servant d'illustration à des digressions n'apportent aucun rebondissement, le lecteur lambda se demande sur plus de 140 pages où Joy Sorman veut nous mener et pourquoi déploie-t-elle tous ces mots pour partager et livrer si peu ?

M. s'ennuie ferme. 160 pages pour au final parler moins bien de la viande que la page Facebook de I Love Bidoche et les suiveurs de Yves-Marie Le Bourdonnec, un roman surfant sur la mode carnée qui semble animer Paris et que François Simon égratignait du fait que celle-ci n'est pas soutenable. Le roman aborde toutes ces facettes sans rien trancher.

Pour l'histoire ... c'est à ce point linéaire, simpliste que le résumé "Pim veut aller au bout de son art et marquer la boucherie de son empreinte, qu'il finira par chasser la vache au fusil" suffit à donner la mesure du remplissage documentaire, sous des airs de néoréalisme, que la chétive trame narrative nécessite pour faire du tout un "roman". 

26
sept

Loin des mosquées, Armel Job

MADAME

MONSIEUR

Mme s'étonne que M. lise un roman. Et surtout, qu'il le termine; il est tellement exigeant. Pressé. Tout le temps connecté. Ce roman l'a captivée, à tel point qu'elle l'a prêté à M.

Bien ficelé, très juste dans les portraits de jeunes immigrés -hommes et femmes- et du croque-mort.

Et puis, Mme apprécie les combats de femmes pour accéder à la liberté.

Dire que c'est la 1e fois que Mme lit Armel Job !

Un bémol: le titre n'est ni alléchant ni représentatif de sa richesse narrative.

M. juge un livre en 20 pages. Si le sujet, le style n'ont pas harponné son attention, c'est le pilon.

Ici dès le premier chapitre le rire désopile Monsieur. Dès le deuxième le "je" se démultiplie et l'envie de poursuivre croit.

Un polar où se mèlent croque-mort, diaspora turque, mariage mixte, arrière-plan belge, statut de la femme et week-end en Forêt Noire... du petit lait.


Armel Job, Loin des Mosquées, Éditions Éditions Robert Laffont, 2012, Prix : 19,30 €.

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